
J'ai la chance d'avoir, à côté de mon travail, un laboratoire qui fonctionne avec Internet : on m'envoie un code par SMS, je me connecte à Internet, je tape le code et j'ai mes résultats de prise de sang. Je me retiens de hurler. Je mets ma main, non les deux mains, sur ma bouche. Des larmes coulent. Là, sous mes yeux, un nombre à trois chiffres. Je suis enceinte. Du premier coup, je suis enceinte ! Je m'isole pour téléphoner à ma moitié qui se retient de pleurer, je le sais, je l'entends. Mes sens sont bien réveillés. Nous allons être parents.
Nous avons de la chance, je le sais. J'ai pris un carnet depuis le début de cet aventure. Je note tout : les heures, les impressions, les émotions ... jusqu'à ce que je mange, ce que je porte. Je veux qu'il sache tout, je veux ne rien oublier.
Et puis, il y a ce qu'on ne vous dit pas, ce qu'on vous cache. On évoque les joies de la grossesse (sans doute un terme inventé par un homme !). J'ai mal au ventre. Je n'arrête pas d'avoir mal au ventre.
Je consulte un médecin ... pas la mienne absente. Elle rit de ma détresse, elle se moque de mon ignorance. Je sors de là pas rassurée. J'ai des craintes et toujours mal mais cette douleur est normale ; le corps change !
Deux jours plus tard, j'ai une gastro (la maladie qui fait le plus chier ... pour être polie !).
Et puis ? Et puis ?
Un matin, tôt, toujours malade, je vois du sang. J'appelle les médecins de nuit par téléphone. Ils me disent d'aller aux urgences. Avant de raccrocher, je demande si c'est une fausse couche. On me répond qu'il faut aller aux urgences.
J'y vais aux urgences, j'y suis aux urgences ... tour à l'inscription puis tour aux toilettes. Je reviens à l'inscription. On me fait voir un médecin qui ne m'ausculte pas mais qui m'interroge. Encore des questions. Je vais aux toilettes. On me fait faire une prise de sang. Je vais aux toilettes. Je vois le médecin qui m'ausculte cette fois, de manière intime ... je me sens si sale, si salie. Encore plus salie par ce deuxième médecin qui rentre, qui regarde, puis ce troisième qui agit de même, puis cette infirmière qui passe prendre du matériel. C'est journée porte ouverte sur ma détresse, ma douleur.
Mais ce n'est pas fini. La gastro, la douleur ne sont rien face à une phrase, une simple phrase : "je ne vois rien à l'écho. Vous êtes sûre que vous étiez enceinte ? Vous aviez fait les analyses chez nous ? Non, alors ...". Pour lui, ne plus rien voir ne veut pas dire qu'il N'Y A PLUS mais qu'il n'y avait rien eu !!! Je me sens écrasée, écorchée vive. On me prend pour une folle qui voulait un enfant à tout pris et qui a tout inventé. Mais il n'y a plus rien à part du sang et des filaments. Je le perds. Je suis en deuil d'un enfant et le spécialiste, le grand professionnel m'arrache mes espoirs.
Je réussis à être isolée dans la salle d'attente, un paravent me coupe du monde alors que je suis allongée sur une civière avec un petit récipient en cas de vomissement. Personne ne vient. Nous sommes là, inséparables, avec ma moitié. Une élève infirmière vient nous voir. Elle nous parle, elle nous rassure, elle se montre gentille ... humaine. J'ai faim. Ma nausée augmente avec cette sensation supplémentaire. Je n'ai pas le droit de manger sans l'accord du médecin ausculteur qui est ... en train de manger. Vers 15H00, quand il revient de son repas, il ne s'excuse pas. Il ne prononce pas non plus les mots : fausse couche. Il dit simplement que les taux d'hormones baissent. Je complète alors : si les hormones baissent c'est que j'étais bien enceinte et que je viens de faire une fausse couche. J'ai le droit de manger ! Chouette, je n'ai plus faim ... il m'a coupé l'appétit avec ces insinuations, ces mains baladeuses de professionnel blasé et ses yeux lubriques d'un sans coeur. On prend un taxi vers 16H00. Depuis 9H00, enfermée en public, je me retrouve à l'appartement, seule même si je ne le suis pas.
Personne de la famille n'a eu de fausse couche, ça ne se fait pas, ça n'existe pas. On en entend parler, on le lit sur internet mais on ne ressent rien. Ce qui vous entoure et vont l'apprendre vous dirons que ce n'est rien, qu'il vaut mieux qu'il soit partit ainsi plutôt que d'avoir des problèmes graves de santé, que ma peine va passer, que je vais m'y faire ... pourquoi ne pas dire que je vais en rire un jour !! On ne se remets jamais de la perte, de la mort qu'elle est un jour, un mois, six mois, un an. On peut penser qu'il y a proportionnalité entre douleur et le temps de portée mais c'est faux. On a tous des façons différentes de vivre un deuil, une perte.
La solitude ! Seule avec ce sang, ces filaments de souvenir d'un être en création. Comment refermer la blessure ? Rien de prévu dans la société qui renvoie à sa propre solitude, son isolement. "Ce n'est donc pas si grave que ça" semble dire le monde autour de soi. Je ne veux plus voir d'enfants, je ne peux plus. On reçoit des invitations d'amis parents mais je ne peux pas. Je craque un mois après, sous la douche chaude. Je ne peux empêcher les larmes.

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